Dans deux enquêtes, The New York Times et Haaretz révèlent que le Mossad aurait tenté de recruter l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, avec pour objectif de le remettre au pouvoir dans un vaste projet de renversement du régime.
Mahmoud Ahmadinejad aurait dû rester, pour Israël, la figure du cauchemar : le président iranien qui promettait de « rayer Israël de la carte », niait la Shoah, couvrait les exécutions de dissidents et les répressions de 2009. Pourtant, si l’on en croit les enquêtes du New York Times et de Haaretz, il a failli devenir la pièce maîtresse d’un des projets les plus audacieux du Mossad : l’installer à la tête d’un Iran post‑révolution, en partenaire d’un changement de régime orchestré de l’extérieur.
Mutation politique
Tout commence quand l’homme procède à une mue politique. Le New York Times décrit, après la fin de sa présidence, un Ahmadinejad qui se met à critiquer les forces de sécurité pour leurs brutalités, à dénoncer les élites corrompues, à parler de musique plutôt que d’apocalypse. Le blouson kaki disparaît, remplacé par des costumes cintrés, la barbe est soignée, l’ancien président apprend l’anglais. Chaque matin, à Téhéran, il reçoit des anonymes dans son bureau, écoute leurs doléances, rédige des lettres aux ministères. L’image du tribun populiste se recompose.
Mais cette nouvelle liberté est en trompe‑l’œil. Le quotidien américain souligne que ses relations avec le pouvoir sont tendues. Le régime le tient à l’écart : il est disqualifié à trois reprises de la course à la présidentielle, mis sous surveillance et ses déplacements limités. Selon un intime cité par le NYT, l’ancien président finit par se dire qu’il ne peut pas accéder au pouvoir tant que le système actuel existe et s’inquiète qu’en cas de guerre ou de changement de régime, les Américains et les Israéliens choisissent un opposant exilé qui ne connaît pas le pays. Il se voit en Boris Eltsine iranien, un homme issu du régime mais prêt à en organiser la fin.
Ce basculement attire des regards bien au‑delà de Téhéran. L’enquête de Haaretz raconte comment, au siège du Mossad à Glilot, les analystes se penchent sur cette mue : « Le négationniste de la Shoah qui voyait Israël comme une entité satanique » est désormais l’un des « critiques les plus éminents du régime des ayatollahs », souligne le quotidien. Des responsables de la défense israélienne confient au journal que son opposition au système est devenue « si intense qu’il serait prêt à coopérer avec le Mossad et à lui confier son sort ». Pour les espions, l’ennemi juré devient une opportunité.
Voyages à l’étranger
Les médias ignorent à quand remontent les premières tentatives d’approche, mais des responsables iraniens estiment que des contacts auraient été établis lors d’un voyage au Guatemala. En 2023, relève le New York Times, Mahmoud Ahmadinejad se rend à une conférence environnementale à l’invitation du gouvernement guatémaltèque, qui entretient des rapports diplomatiques étroits avec Israël. Mais à l’aéroport de Téhéran, les forces de sécurité tentent de l’empêcher de partir, refusent de lui remettre une carte d’embarquement. Il refuse de bouger, transforme la scène en spectacle en prenant des selfies avec les voyageurs et le personnel. Finalement, il est autorisé à quitter le pays.
L’année suivante, c’est Budapest. Un haut responsable hongrois demande au recteur de l’université Ludovika, Gergely Deli, d’inviter Mahmoud Ahmadinejad à une conférence sur le climat. Deli raconte : « Vous avez deux ennemis, et s’ils veulent parler l’un avec l’autre, alors il vaut mieux faire ce qu’on peut pour qu’ils se parlent ». Derrière l’affiche académique, les services israéliens se rapprochent. David Barnea, le directeur du Mossad de l’époque, supervise lui-même l’opération et se rend dans la capitale hongroise pour le rencontrer. Selon Haaretz, le responsable « concentre toute son attention sur l’ancien président iranien », qui passe du statut d’objet de curiosité à pion potentiel.
L’ancien président populiste et ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad lors de l’enregistrement de sa candidature à l’élection présidentielle anticipée du 28 juin 2024. © AFP – ATTA KENARE
Opération chat botté
Car le journal révèle que la carte Ahmadinejad fait partie d’un projet plus vaste visant à renverser le régime, ni plus ni moins. L’« opération chat botté » prévoit un mélange explosif de tentatives d’influence de l’opinion publique pour favoriser un soulèvement populaire, une offensive des groupes armés kurdes entraînés par le Mossad en Irak, l’intervention de factions rebelles de minorités ethniques et une décapitation du leadership iranien. Avant d’installer l’ancien président au pouvoir pour qu’il oriente le pays dans une nouvelle direction, loin des ambitions nucléaires de Téhéran.
Mais le plan soulève de nombreuses critiques dans les rangs de l’état-major israélien. Haaretz rapporte que, lorsqu’on présente cette idée aux ministres du cabinet de sécurité, la réaction est glaciale. « Tous les membres du cabinet assis là avaient une expression de “qu’est‑ce qu’il se passe ici ?” », raconte un participant. L’un lâche : « Pourquoi changer le régime si l’alternative est tout aussi mauvaise ? » Mais le directeur du Mossad explique alors qu’Ahmadinejad est désormais en « conflit prolongé » avec la tête du régime. Il a été empêché trois fois de se présenter, ses aides emprisonnés, il est surveillé de près par les Gardiens de la révolution. C’est par ailleurs un visage connu qui conserve une base populaire dans les classes modestes. « Petit à petit, confie un participant de la réunion à Haaretz, l’idée qu’il y avait une matière avec laquelle travailler a infusé ».
Malgré certaines réticences dans l’establishment sécuritaire, le plan du Mossad se poursuit avec l’aval du Premier ministre. Les contacts entre les renseignements israéliens et l’ancien président continuent. Lors d’un nouveau séjour à Budapest en juin 2025, Ahmadinejad arrive à deux reprises à tromper la vigilance de ses gardes lors de longues réunions et justifie ensuite aux services de sécurité des rencontres avec des professeurs. Israël lui finance logement et déplacements, selon des responsables américains cités par le NYT. L’ancien président, en costume bleu, donne à l’université Ludovika un discours sur l’ « humanité partagée » et un « ordre mondial en mutation », abandonnant même la formule coranique qui ouvrait jadis chacun de ses discours. Il se glisse peu à peu dans la peau du réformateur que les espions veulent vendre.
La rocambolesque évasion
Au début de 2026, le plan atteint sa phase décisive. C’est là que le récit du New York Times prend une tournure cinématographique. Le 28 février, une frappe israélienne cible le complexe où se trouve Ahmadinejad à Téhéran, « visant le bâtiment de ses gardes du corps et son véhicule blindé ». La surveillance est momentanément brisée. Une Peugeot noire débarque sur les lieux, conduite par des agents du Mossad, selon des responsables iraniens et américains cités par le journal. L’ex-président est extrait à toute vitesse, emmené dans une maison sûre quelque part en Iran. Pendant quelques heures, le scénario semble se rapprocher de ce qui avait été imaginé dans les salles de briefing : Mahmoud Ahmadinejad, libéré de la tutelle des Gardiens, est aux mains de ses nouveaux parrains. Mais le plan se fissure.
D’une part, l’intervention terrestre des groupes kurdes depuis l’Irak prévue par le Mossad n’a pas lieu à cause des réticences américaines. D’autre part, l’ancien président réagit mal aux conditions de sa spectaculaire évasion et se met à douter. Le New York Times rapporte qu’il est « déçu par le projet israélien ». Il quitte la maison sécurisée dans des circonstances floues Les services de renseignement iraniens enquêtent et reconstituent ses liens avec Israël, selon quatre responsables iraniens, qui affirment au quotidien qu’il est repris par les services des Gardiens de la révolution, placé à nouveau sous résidence surveillée. L’homme ne fait plus d’apparition publique avant le 6 juillet dernier, où il est vu à l’occasion des funérailles d’Ali Khamenei. Il y apparaît tête baissée, encadré par son service de sécurité.
Tout cette affaire est « un échec du Mossad, et il vient de la conviction qu’ils pouvaient renverser un régime avec des capacités si limitées », confie un ancien responsable du service de renseignement israélien au journal Haaretz. Au centre de cette affaire, Ahmadinejad reste ce personnage double : assez ancré dans le système pour le comprendre, assez marginalisé pour s’en émanciper, suffisamment ambitieux pour accepter l’aide de puissances ennemies. Pour ses interlocuteurs israéliens, il condensait ces contradictions. Finalement, rien n’a suivi le script imaginé par les services israéliens. Le régime iranien a encaissé, les Kurdes sont restés dans leurs bases, et le président déchu est retourné à sa cage. Il dément aujourd’hui avoir été recruté par le Mossad et dénonce une « fiction hollywoodienne ».
RFI










