Treize mois de guerre, un commandement décapité, un désarmement partiel et un isolement politique semblaient annoncer le déclin du Hezbollah. Mais, dans l’ombre, le parti chiite s’est réorganisé, a renouvelé ses cadres, modernisé son arsenal – notamment grâce aux drones FPV – et rouvert le front contre Israël avec une puissance inattendue, déjouant tous les pronostics.
Lors de la conclusion du cessez-le-feu, le 27 novembre 2024, après 13 mois de guerre avec Israël, le Hezbollah était donné pour mort. Les Israéliens avaient de quoi se réjouir. Les soixante-six derniers jours du conflit, ils ont infligé au parti chiite des pertes considérables.
Tout a commencé le 17 septembre avec le « massacre des pagers », qui a mis hors combat, en l’espace de quelques minutes seulement, près de 4000 membres de la formation pro-iranienne. Deux jours plus tard, des talkies-walkies utilisés par le parti explosent simultanément, faisant des centaines de victimes supplémentaires.
Dix jours après, le charismatique leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, est tué avec le chef militaire suprême, Ali Karaki, et plusieurs de ses commandants. Le 5 octobre, son successeur désigné, Hachem Safieddine, et un grand nombre de commandants meurent sous les bombes israéliennes dans la banlieue sud de Beyrouth.
Les Israéliens parviennent entretemps à éliminer presque la totalité du commandement militaire, y compris l’état-major de l’unité d’élite al-Radwan.
C’est une génération entière de commandants de la première heure qui disparaît en pleine guerre.
Les combats terminés, le Hezbollah doit gérer le poids humain, social et financier des dizaines de milliers de déplacés chiites qui, ayant tout perdu, n’ont plus aucun endroit où aller. Il faut les loger, les nourrir et les soigner. Pour cela, il doit dépenser des centaines de millions de dollars en « allocation de logement », en aides pour la restauration des maisons partiellement endommagées et en assistance alimentaire.
Revers militaires et affaiblissement politiques
Les revers militaires subis par le Hezbollah face à Israël se traduisent naturellement par son affaiblissement sur l’échiquier politique interne, ce qui conduit à l’émergence de nouveaux rapports de force qui lui sont défavorables.
Ces nouvelles réalités politiques poussent son candidat à l’élection présidentielle, le leader maronite du Nord-Liban, Sleiman Frangié, à se retirer de la course. Le Hezbollah se voit contraint d’appuyer le candidat soutenu depuis des mois par ses adversaires. L’ancien commandant en chef de l’armée, Joseph Aoun, est élu président le 9 janvier 2025.
Début février, le parti chiite et son allié, le président du Parlement Nabih Berry, ne peuvent pas empêcher la désignation au poste de Premier ministre de Nawaf Salam, connu pour son hostilité au Hezbollah et à l’Iran.
Le nouvel exécutif mis en place prend des mesures inédites. En août, le gouvernement décide de désarmer le Hezbollah, malgré l’opposition des ministres chiites. Début septembre, il adopte un plan en cinq étapes pour le « monopole de l’Etat sur les armes », préparé par l’armée.
Pendant les 15 mois qui séparent l’accord de cessez-le-feu et la reprise de la guerre, le 2 mars, le Hezbollah respecte scrupuleusement la trêve.
On ne peut pas en dire autant d’Israël. L’État hébreu poursuit l’occupation de cinq collines en territoire libanais, multiplie les assassinats ciblés de membres du parti chiite, et accélère la démolition méthodique des localités frontalières du Liban-Sud.
Quatre-cents morts pendant la trêve de 15 mois
La Finul enregistre pendant cette période 7500 violations aériennes et 2500 violations terrestres. Près de 400 membres du Hezbollah sont tués par les Israéliens.
Dans le même temps, l’armée libanaise entame la première étape du désarmement et démantèle, entre septembre et décembre, près de 600 infrastructures militaires du Hezbollah et saisit d’importantes quantités d’armes et de munitions.
Décimé sur le plan des effectifs et des cadres supérieurs, affaibli militairement, isolé politiquement, le Hezbollah devrait, en toute logique, être aux abois.
Le 2 mars, il surprend ses amis et ses ennemis en ouvrant les hostilités avec Israël et en déployant une grande puissance de feu.
Ses combattants surgissent dans les villages frontaliers et affrontent l’armée israélienne sur un front de 120 kilomètres, s’étendant de la Méditerranée aux contreforts du Golan.
Au plus fort des combats, fin mars, le Hezbollah tire 600 projectiles en une seule journée sur le nord d’Israël. Il déploie au moins un missile lourd de longue portée et de haute précision sur une cible située à 200 kilomètres de la frontière.
Entre le 1er et le 30 mai, le Hezbollah a revendiqué 575 opérations contre l’armée israélienne en territoire libanais et en Galilée entre tirs de roquettes ou d’obus d’artillerie, détonations d’engins piégés, embuscade et lancement de drones.
Les drones FPV, l’arme qui a changé la donne
L’arme qui a changé la donne a été introduite sur le champ de bataille un mois après le début de la guerre. Il s’agit des drones FPV à fibre optique, indétectables par les radars et donc capables de déjouer le Dôme de fer israélien.
Cet engin bon marché est piloté en FPV (First Person View, ou « vue à la première personne ») tout en étant relié à son opérateur par un câble de fibre optique extrêmement fin, d’une longueur de 5 à 20 kilomètres, déroulé pendant le vol, au lieu d’utiliser une liaison radio classique.
Ce drone est doté d’une caméra qui lui permet de filmer en bonne résolution les attaques. Les vidéos ensuite diffusées dans le cadre de la guerre de communication ont un effet dévastateur sur le moral des soldats et des civils israéliens.
Les drones FPV, utilisés également par l’armée ukrainienne, représente une arme centrale dans l’arsenal militaire du Hezbollah. © Alexandre Neracoulis / Studio graphique FMM
L’engin est doté d’une roquette de type RPG 7 antipersonnel et antichars.
Les drones FPV du Hezbollah ont sérieusement perturbé les opérations de l’armée israélienne dans le sud du Liban. Les soldats sont constamment sur leur garde et ont du mal à consolider leurs positions pour une occupation durable.
Pendant les 15 mois où il adoptait un profil bas, le parti chiite était en fait engagé dans un vaste chantier de réorganisation de ses structures militaires. Une nouvelle génération de commandants, peu connus des services de renseignements israéliens, a pris les rênes. De nouvelles armes ont été acheminées, les dépôts de munitions ont été garnis et des scénarios de guerre asymétriques ont été étudiés. Israël estime à 100 le nombre d’opérateurs chargés de diriger les drones FPV, qui sont fabriqués dans des ateliers secrets au Liban.
Le Hezbollah continue de bénéficier, aussi, du soutien massif de la communauté chiite, toutes classes sociales confondues.
Il a procédé au recrutement et à la formation de milliers de nouveaux combattants, imprégnés de la doctrine chiite husseiniste (en allusion au 3ème imam Hussein, petit-fils du prophète, assassiné à Kerbala, en Irak, en 680), basée sur le sacrifice et la glorification du martyr.
L’attachement des habitants du Liban-Sud et de la plaine de la Békaa au Hezbollah ne s’explique pas exclusivement par des raisons religieuses. On peut trouver parmi les soutiens du parti des chiites non religieux, voire athées, qui voient dans le parti l’héritier d’une longue tradition de combat contre Israël, qui s’étend sur des décennies.
Les dirigeants du Hezbollah sont respectés pour être relativement restés à l’écart du système libanais corrompus et pour avoir donné l’exemple en envoyant leurs fils au combat. Plusieurs hauts responsables ont vu mourir leurs enfants dans les guerres successives avec Israël, dont Hassan Nasrallah, qui a perdu son fils aîné, Hadi, dans une bataille contre les Israéliens à l’époque de l’occupation du Liban-Sud, en 1997.
Malgré l’ampleur du désastre qui les a frappés, les chiites continuent de soutenir le Hezbollah dans leur majorité. Mais s’il sort vaincu, les chosent pourraient changer. C’est aussi pour cette raison qu’il se bat avec autant de détermination.
RFI










