Dès que minuit sonne sur la capitale, une autre vie commence. Alors que la journée de pénitence s’achève dans le recueillement, la Route Le Prince se métamorphose en un gigantesque stade à ciel ouvert. Des milliers de jeunes investissent le bitume pour le « Ramadan-Foot », une tradition devenue, au fil des ans, un cocktail explosif de passion sportive, d’étouffement routier et de nuisances sonores.
C’est un rituel immuable. À l’heure où les fidèles aspirent au repos avant le Sahour (repas de l’aube), les artères de Ratoma s’enflamment. De Bambéto à Cosa, le goudron n’appartient plus aux automobilistes, mais aux « rois du bitume ».
- Le paradoxe de la nuit : De la piété au chahut
Le contraste est saisissant. Durant la journée, la ville observe un silence respectueux, rythmé par la soif et la faim. Mais une fois l’obscurité tombée, une énergie refoulée explose. Pour cette jeunesse, jouer au ballon après minuit est perçu comme un exutoire, une manière de tromper l’attente du prochain jeûne.
Cependant, cette “tradition” se heurte frontalement à l’esprit du mois saint. Malgré les sermons répétés des imams rappelant que le respect du voisin est un pilier de la foi, le vacarme des cris et des sifflets déchire la nuit, empêchant les riverains — vieillards, malades et travailleurs — de trouver un sommeil pourtant vital.
- Une impuissance publique : La Loi du nombre
Les forces de l’ordre, souvent déployées pour libérer la voie, se retrouvent face à une marée humaine difficile à contenir. Quand une patrouille dégage un carrefour, un autre match s’improvise deux cents mètres plus loin. Ce jeu du chat et de la souris illustre une réalité brutale : la Route Le Prince est devenue une zone de « souveraineté juvénile » où le code de la route s’efface devant le code du sport.
Les barrages de fortune et les pierres délimitant les buts transforment la circulation en un parcours du combattant. Pour les ambulances ou les citoyens en urgence, traverser cet axe devient un pari risqué.
- L’analyse de fond : Le cri d’une jeunesse sans terrains
Derrière ce comportement incivique, se cache une faille urbaine béante. Où peuvent jouer ces jeunes ? Conakry, dans sa croissance anarchique, a transformé chaque espace vert en immeuble de béton. Les terrains de proximité ont disparu sous la pression foncière.
Le bitume de la Route Le Prince reste, pour beaucoup, le seul espace plat, éclairé et accessible. Ce “Ramadan-Foot” est le symptôme d’une ville qui a oublié de prévoir des loisirs pour sa jeunesse, condamnant celle-ci à s’approprier la rue, au risque de se mettre en danger et d’agacer le reste de la population.
- Quel remède pour la cohabitation ?
La répression a montré ses limites. Les conseils spirituels semblent glisser sur les maillots de foot. La solution réside sans doute dans une approche tripartite :
- Les Municipalités : Doivent aménager des espaces temporaires éclairés (stades communaux, cours d’écoles) pour détourner les jeunes des axes principaux.
- Les Familles : Doivent reprendre leur rôle d’éducateurs pour rappeler que la liberté de jouer s’arrête là où commence le droit au repos du voisin.
- La Jeunesse : Doit comprendre que le Ramadan est un mois de vertu et de discipline, et non une licence pour l’anarchie urbaine.
Conclusion : La Vertu contre le Bitume
Le football est une passion nationale, mais le bitume ne sera jamais un stade. Tant que la Route Le Prince servira de pelouse nocturne, le Ramadan à Conakry gardera ce goût amer d’un désordre institutionnalisé. Il est temps de redonner à la route sa fonction de lien, et aux riverains leur droit au silence.
Par Kèfina Diakité










